Photographe de mode, Louis Décamps connaît l'art difficile de la contrainte imposée par toute entreprise commanditaire. C'est un exercice délicat de mise en scène, une équation à multiples inconnues entre un individu, un lieu et un " produit ". Loin de cette de finalité de valorisation et de consommation, ses photographies artistiques, en l'occurrence ses Portraits masqués, apparaissent plutôt comme leur négatif.
Pourtant les mêmes matériaux sont utilisés (mannequins, vêtements et accessoires), les fonds noirs ou nocturnes remplaçant les contextes déterminés. Mais, à y regarder de plus près, Louis Décamps détourne habilement l'utilisation habituelle du mannequin et de ses attributs.
Ses Portraits masqués sont élaborés selon les techniques de production propre au monde de la mode : organisation d'un casting ciblé en fonction des morphologies demandées puis coordination d'une équipe d'intervenants parmi lesquels un coiffeur, un maquilleur et un styliste.
Se détachant d'un fond obscur, les portraits oscillent entre hommage à l'art tribal et univers futuristico-digital. Ces masques rituels peuvent être composés de crânes ou os d'animaux, de poils et de plumages bariolés, de feuillages et de morceaux de bois, de projections numériques. Magnifiés par de somptueuses pièces uniques de haute joaillerie qui apportent une touche finale à ces assemblages hétéroclites
Mais c'est la lumière, en sculptant l'ensemble, qui confère scintillement et irréalité à ces apparitions.
La correspondance de ses portraits avec l'art tribal s'est imposée à lui comme une évidence lors de la dispersion de la collection André Breton en 2003. L'analogie entre la peau et le masque est le fondement même de ses Tribalamorphoses, expérience parfois surréalisante qui mêle incongruités et audaces. Tout se vaut et se confond. Seule importe la puissance évocatrice de ses portraits masqués.
Ces portraits contiennent toute " la haute spiritualité de la toilette " prônée par Baudelaire dans son essai " Le Peintre de la vie moderne ". Décamps combine habilement effets de matière et de couleur, obtient des regards fixes ou révulsés pour atteindre " la majesté superlative des formes artificielles ". Ces Tribalamorphoses doivent être vues comme une tentative de capter comment ce " symptôme du goût de l'idéal surnageant au-dessus du cerveau humain " se traduit dans notre époque contemporaine.