ALESSANDRO PAPETTI
De palais en usines
Gaspilleuses en énergie fossile, les villes sont prodigues en énergie vitale. Papetti la compris. Pour lui, la ville cest la vie. Elle dispense de lémotion à profusion, des souvenirs, des envies, des colères. De la lumière, de lombre, des reflets. De lordre et du chaos. A prendre ou à laisser comme un tout, car la ville est complexe.
Papetti nous enivre de perspectives. Il nous suffit, en arrière-plan dun de ses portraits, dobserver les lignes de fuite des lames du parquet luisant de son atelier et notre esprit décolle... survole la scène... on est pris de vertige ! La même instabilité spatiale nous saisit à lintérieur dun palais italien encombré dornements quil nous restitue dans son étouffante profusion. Avec tous les excès de ses moulures, les enfilades, les éclats des cristaux ! Les secrets dune vieille et noble famille imprègnent encore le décor. Ces vanités seront un jour dispersées aux enchères, mais, en attendant, les objets que son pinceau capture ont encore un intense pouvoir de témoignage. On voit bien que derrière l'ordonnance inchangée le calme nest quapparent. Les bergères pressentent limminence de la révolution ! Dans le silence de la vieille demeure tout bouillonne intérieurement. C'est ce quexpriment ces giclures de peinture, nerveuses, rageuses. Papetti est trés réceptif aux vibrations émises par certains lieux.
Laissant les palais et les stucs, Papetti a récemment hanté lusine morte de lile Seguin, ce grand vaisseau de lère industrielle échoué dans une courbe de la Seine. Ebloui par la démesure du lieu, il a parcouru les halles immenses et résonnantes; passant descaliers de fer en coursives suspendues il sest arrêté un instant devant les dépouilles de monstrueux générateurs; ce qui n'est pas pour nous étonner car, à l'instar de Frankenstein, ce peintre semble avoir besoin dun certain potentiel de kilowatts pour démarrer! Les toiles quil rapporte de ces lieux abandonnés et confus adoptent généralement un point de vue très large. Le peintre ne recule jamais devant la complexité visuelle; lintrication extrême des ossatures métalliques ne le rebute pas. Il na que faire, dailleurs, de lexactitude de lingénieur. Son seul motif, là encore, est livresse de lespace, les jeux de la lumière, lesprit des lieux. Et pour les saisir dans leur essence, sa main court, sa touche est rapide, légère, transparente.
Avec du recul on se rend compte que la peinture a toujours été un moyen privilégié pour témoigner des grands bouleversements de société. Les analyses des économistes et des sociologues ne sintéressent pas particulièrement à l'âme deces vestiges de lère industrielle qui sécroulent les uns après les autres. Des générations dhommes laborieux ont pourtant subi, et peut-être fini par aimer paradoxalement, sans jamais lexprimer, cet univers de murs en briques, de hautes verrières et de poutraisons rivetées. Sur ce terrain, Papetti, lArchéologue aventureux dun passé immédiat est toujours le premier arrivé.
Alain Blondel