À lheure où les arts plastiques, de Vladivostock à Vancouver et de Pékin à Romorantin, ont une lourde tendance à jouer la même partition, le petit air dIvan Loubennikov nous surprend par un ton plutôt inhabituel ... qui ressemblerait presque à de lexotisme.
Dévidence, ce peintre possède un grand appétit et ne néglige pas les offrandes de la Nature. Elles abondent dans ses tableaux : baies rouges, poissons, pommes, ufs, bouquets déglantines, flacons remplis à ras bord. Gourmands de ces richesses : quelques pécheurs à la ligne et, surtout, des femmes, des quantités de femmes. Depuis qu'il les peint, elles forment une multitude. Elles sont grandes, généreuses, fortes, guerrières, inquiétantes. Elles sont frêles, asiatiques, menues et blotties les unes contre les autres, douces. Elles pêchent au clair de Lune...
En vrac, une telle énumération pourrait évoquer des débordements. Rien de tel dans la peinture de Loubennikov. Son art, tout au contraire, tend à la rigueur de lépure.
Chacun de ses tableaux est, en premier lieu, lexpression dune idée. Si cest un personnage qui lillustre, lallusion apparaîtra dans un geste inattendu, un regard ou une position insolite, significatifs à des degrés divers. De ce point de vue, luvre de Loubennikov est un surprenant dictionnaire des attitudes. Et si le tableau-thème est une nature morte, cest une manière de rébus qui éclairera le sens de la juxtaposition dobjets familiers. Comme dans toute uvre dart, il faudra sattendre à ce que plusieurs niveaux de lecture se superposent.
Quant à la mise en place de ces éléments, elle est dune précision géométrique ; chargée de potentiel, comme le serait une combinaison échiquéenne savante ou une composition constructiviste. Dans son espace maîtrisé, Loubennikov use dune scénographie toute personnelle où les fonds (souvent des noirs saturés de couleur), quelques rares accessoires et la source lumineuse (principalement chargée de créer des zones dombre) ont, comme sur un plateau, une importance essentielle.
Loin de la froideur du concept, largument (comme on dit du sujet dune pièce de théâtre ou de musique) sapparenterait plutôt à la morale dune fable. Images légères, ironiques et allusives.
Il ne fait aucun doute que Loubennikov nous livre une peinture profane et même particulièrement terrestre. Dans la forme, pourtant, celle-ci nest pas si éloignée de la représentation iconique et sacrée ; au moins dans la volonté manifeste de prendre ses distances avec la réalité du quotidien, et de situer la représentation du thème dans un autre monde. Significatif, de ce point de vue, est le choix quil fait de la perspective inversée, convention commune à lenluminure religieuse russe et à la peinture traditionnelle orientale.
Il ny a rien de temporel dans lArt de Loubennikov. Il échappe au stress de linstant présent et tend toujours vers larchétype. Il nest certainement pas indifférent aux affaires du Monde, mais nous donne, sur son actualité, une interprétation réfléchie et résonnante, dune autre nature que le commentaire rationnel qui, trop souvent, nous accable.
Alain Blondel 28/6/03