L'on dit souvent, dans une France très cartésienne, que " l'italien parle avec les mains ", c'est-à-dire qu'il accentue l'intensité de son verbe par un mouvement et une gestuelle appropriée. C'est, paraît-il, l'un de ses charmes ?! Alessandro Papetti, lui le milanais, parle avec ses pinceaux. Il vous emporte avec son rythme propre, dans un mouvement de brosses qu'il imprime à ses tableaux donnant à ses objets et ses lieux, même inanimés, une sensation de mouvement qu'il veut faire partager.
La première fois que j'ai vu une uvre de cet artiste, j'ai pensé immédiatement au maître de la Belle Époque, Giovanni Boldini, dont l'uvre est conservée au Palazzina dei Cavalieri di Malta à Ferrare. Non pas pour ses portraits mondains qui firent sa gloire mais pour ses intérieurs ou ses vues de villes qu'il a traité en virtuose de sa manière " coup de fouet ", propre au baroque ou à l'Art Nouveau, et dont on retrouve l'ambiance dans les splendides tableaux d'Alessandro Papetti qui furent présentés à la Galerie Blondel en 1998 : Palazzo (1996), La Salla rossa, Atelier, Poltroni in un interno (1997). Nous parlons seulement là d'une filiation, d'un gène italien peut-être, que l'écrivain James Lord avait déjà remarqué dans le catalogue de cette exposition décisive des Blondel à Paris et en sachant que Papetti ne la rejette pas. Nous le remercions d'ailleurs, à l'heure d'une virtualité vraiment envahissante, de croire encore à la peinture et de la continuer avec autant de bravoure.
" Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse ! " déclarait le poète Marinetti dans le Manifeste du Futurisme en 1909. Alessandro Papetti n'a pas grand-chose à voir avec l'esthétique des futuristes mais nous voulions juste témoigner encore une fois par cet autre exemple historique que le rendu du " mouvement " semble fasciner les artistes italiens.
Le thème de la Ville que nous propose l'artiste est bien une ville en action, débordante d'énergie, vue de jour ou de nuit. A la différence des Futuristes qui voulaient fixer la vitesse, pour eux nouvelle, d'un bolide ou d'un aéroplane, Papetti, et c'est là sa grande originalité, nous invite à découvrir " l'effet rétinien " de la vitesse imprimée sur les architectures inertes qu'il découvre au hasard de ses voyages. C'est en quelque sorte, sans avoir la prétention de créer un système, l'homme est modeste, ou de décrypter les images comme l'ont fait les savants Muybridge et Marey, se vouloir être un " peintre-chronophotographe ". Entre deux trains, sorti à peine de l'aéroport, assis au fond d'un taxi, il se laisse aller à photographier et à " croquer " des visions fugitives, celles des artères d'un Milan mussolinien ou des boulevards d'un Paris haussmannien. Quand il s'intéresse à une voiture, paradoxalement elle est figée telle une baleine échouée sur une plage ; quand il peint un carrefour de Paris, de Montparnasse ou de la Nouvelle Athènes, il en restitue l'énergie de pierre même si rien ne traverse l'espace du tableau. Assis chez lui ou dans une chambre d'hôtel, la Ville, transcrite d'une fenêtre ouverte, a toujours cette même énergie, chahutée parfois par la lumière d'un écran bleu d'une télévision restée allumée.
La Ville d'Alessandro Papetti ne peut laisser indifférent. Elle n'est pas forcément optimiste car elle nous dit bien que notre vie s'accélère, que nous n'avons jamais le temps de nous arrêter, de contempler, de choisir. " Où suis-je le mieux ? ", semble dire l'artiste, " à Paris, à Milan, à Rotterdam ou à Barcelone ", " Quelle est ma patrie, s'il faut encore en avoir une ? " Alors Alessandro Papetti, sans choisir (comme lui, nous aimerions être partout à la fois) court après le temps et nous livre sa Ville fugitive.
Emmanuel Bréon
Conservateur en chef du Musée des Années 30, Boulogne-Billancourt
Biographie
Né en 1958 à Milan, Alessandro Papetti accomplit des études classiques avant de se consacrer à la peinture.
De 1980 à 1986, il s'engage dans une intensive période de recherches picturales. Ayant remporté le premier prix de peinture à la XXXè Biennale de Milan au Palazzo della Permanente avec son " Ritratto di Igor Stravinsky " en 1987, il reçoit également le soutien de prestigieux critiques dont celui de l'écrivain et biographe américain James Lord.
Depuis les années 1980, son travail est régulièrement exposé dans des galeries et des institutions en Europe, en Amérique du Nord et en Afrique du Sud. Sa participation à de nombreuses foires internationales (Frankfurt-am-Main, Genève, London, Basel, Beverly Hills, Chicago, Singapore) a largement contribué à faire connaître et apprécier la qualité de son uvre de portraits, de vues urbaines et industrielles.
En 2005, une importante rétrospective lui a été consacrée à la Fondation Mudima de Milan. Simultanément à son exposition de la Galerie Alain Blondel, le Musée des Années 30 de Boulogne-Billancourt montrera, du 27 mars au 10 juin 2007, son travail sur l'ancienne usine Renault située sur l'Île Seguin.