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Ivan Loubennikov
Minsk 1951 vit et travaille à Moscou
INTERVIEW DU 17 JUILLET 1998 À MOSCOU PAR WILLIAM MEILAND
- À quel moment le fond noir est-il apparu et pourquoi est-il récurrent dans tes tableaux ?
- Le fond noir est apparu au début des années 90 quand je me suis remis à peindre après une longue interruption. Premièrement, je n' avais pas envie de continuer dans la lignée de ce que je faisais avant et, deuxièmement, le suis devenu à cette époque plus contenu dans mes émotions. J'ai introduit le fond noir ou, plus exactement, le fond sombre pour avoir un espace en quelque sorte neutre et conventionnel qui ne comporte aucun détail ou caractère de la vie courante. D'ailleurs, le fond sombre intensifie la profondeur des couleurs des principaux objets.
- Le clair-obscur qui évince la couleur. N'est-ce pas là une digression à l'essence même de la peinture ?
- La peinture et le dessin sont pour moi indissociables. Je perçois de manière organique les arts plastiques figuratifs comme une seule et même entité et, de toute façon, ce n'est pas un problème de couleur mais de forme.
- La profusion de nus féminins et de natures mortes, c'est ta philosophie de la vie, de l'hédonisme, du sybaritisme, ou tout simplement la manière russe d'aimer la vie ? Ou peut-être est-ce une forme d'adéquation au marché de l'art qui exige de créer en fonction du goût de l'acheteur ? De manière générale, pourquoi tant de femmes ?
- Un modèle masculin est pour moi trop sec. La femme est plastiquement plus riche. N'oublions pas également que je suis un homme et que je m'intéresse donc à la beauté féminine. Mais, avant tout, la représentation de la femme rappelle en elle-même la structure matriarcale du monde, et en Russie, par exemple, c'est toute une histoire...
- Une manière d'aimer la vie ? Oui. Dans mes natures mortes aussi, d'ailleurs. Mais, malgré l'apparente profusion d'objets, de fruits, d'outils, etc., je n'utilise pas plus de dix quinze éléments dans mes natures mortes. Un paysage implique une vision de la nature, alors qu'une nature morte se suffit à elle-même. La nature morte me permet de transcrire les sensations de liberté, l'organisation schématique, l'ordre et le chaos. J'aime bien représenter du verre transparent sur lequel de l'eau se reflète, se réfléchit, se réfracte et joue avec la lumière. Ou, par exemple, des éléments de la nature comme des baies, des légumes, des fruits, quelque chose qu'on attend ardemment, que la nature donne, qui mûrit sous nos yeux. C'est une image du monde devant laquelle je ne cesse de m'extasier.
- Est-ce que Je peins en pensant à l'acheteur ? Il est évident que le mécanisme commercial intervient dans une certaine mesure. Mais ce qui est important, c'est que ce mécanisme corresponde à mes envies intérieures de faire ce que je considère comme nécessaire. Créer avec sincérité et en plus vendre - quel bonheur pour un peintre !..
- En cette fin de XXe siècle, de nombreux peintres rejettent les matériaux traditionnels comme la toile, la couleur, et, comme ils disent, " la peinture conservatrice ". Est-ce que les techniques picturales habituelles te suffisent pour t'exprimer dans ce monde contemporain ? N'as-tu pas la tentation de participer au courant conceptuel ou à d'autres jeux similaires à la mode ?
- Si on considère l'art comme une série d'inventions et de propositions rationalisatrices, alors, les peintres-inventeurs ont raison et tout le travail consiste à concevoir de nouveaux supports et des matériaux inhabituels. Mais, en principe, ce concept d'immédiateté m'est étranger. Pour moi, les matériaux traditionnels sont les plus fiables. Bien sûr, j'ai la tentation de faire quelque chose d'inhabituel. Mais j'ai passé l'âge de vouloir étonner quelqu'un.
- Quels sont tes maîtres dans le passé, à travers l'histoire de l'art, et quels sont-ils à l'heure actuelle ? Lequel d'entre eux a exercé sur toi une influence particulière et peut-être l'exerce encore à présent ?
- Mes maîtres sont dans l'ensemble des anciens. Parmi les contemporains, celui qui m'est le plus proche est le Belge Paul Delvaux. Dans sa jeunesse, il était proche du courant métaphysique des uvres de Giorgio de Chirico. On ne peut pas passer non plus, en ce siècle, à côté de Picasso. Je me sens également attiré par les uvres de Matisse, même si elles n'ont pas eu sur moi d'influences directes. J'aime Le Caravage, Zurbaràn. Je puise aussi mon inspiration dans la culture byzantine, dans l'art des icônes. J'entends par là, avant tout, sa manière de construire l'espace. Je n'utilise pas sa perspective classique au sens strict.
- Te sens-tu plus européen en Russie ou russe en Europe ? Où préfères-tu te réaliser ?
- Cette question m'est familière. Oui, je me sens russe en Europe et européen en Russie. Il se trouve que je suis né dans un pays que j'aime pour son échelle, c'est-à-dire pour son immensité et ses espaces illimités. La Russie et nous tous, ses habitants, est un énorme pont entre différents mondes.
- Ne penses-tu pas que cette fin de XXe siècle, non seulement résume tout ce qui s'est fait en arts plastiques depuis le début du siècle, mais surtout reproduit l'atmosphère et le style de la fin XIXe / début du XXe ? Je ne parle pas, malheureusement, des sommets culturels atteints pendant l" âge d'argent " russe, mais du symbolisme doucereux et étouffant, du mysticisme bon marché, du surréalisme provincial et de la destructivité générale. Que peut-on peut opposer à cela ? Ne te tiens-tu pas à l'écart ces dernières années de cette problématique russe chronique ?
- Une fin de siècle est une période inhabituelle, C'est une période où on formule des attentes, où on a des pressentiments et où, bien sûr, on dresse des bilans. J'avais l'espoir que la spirale du développement de l'art pourrait se linéariser. J'attendais une nouvelle Renaissance. Mais tout se passe de manière irrégulière, saccadée. Ce siècle s'est orienté sur la recherche de nouveaux moyens et de nouveaux rapports sociaux. Beaucoup ont essayé, à différents moments, de toucher le public en utilisant des moyens chocs d'action sans sintéresser au monde dans son chaos originel. Je pense qu'aucune nouvelle Renaissance ne pourra réapparaître en-dehors de toutes écoles, de toutes traditions et de tout savoir-faire. Il faut avoir pour cela une base saine. Le futur est inconnu. Je pense que le début du prochain siècle se fera sous le signe de l'art moderne. Car du point de vue stylistique, c'est plus simple de faire semblant. Cette fin de siècle est dure et le sera jusqu'au bout. Pour de nombreux peintres, tous les moyens sont bons, y compris ceux qu'on peut qualifier d'en dessous de la ceinture. Ce qui leur importe, c'est juste qu'on parle d'eux, qu'ils accèdent à la notoriété. Pour ma part, je fais de l'art figuratif et j'essaye de me préserver, moi et mon uvre. Je suis, en ce sens, comme sur le fil du rasoir : J'essaye de ne tomber ni dans la facilité ni dans la vulgarité. Le figuratif est, en principe, plus exposé ; du fait de son apparente accessibilité à une conscience ordinaire et à une appréciation extérieure. L'abstrait est socialement plus en sécurité. Les étudiants des Ecoles Supérieures des Beaux-Arts ont aujourd'hui sur leur table Klimt et non Botticelli ou Picasso, comme à l'époque où j'étais encore étudiant. Nous avons grandi à l'époque du " réalisme socialiste " auquel on ne pouvait échapper. La seule lumière extérieure était pour nous la Renaissance occidentale - les Allemands, les Hollandais. Et aujourd'hui, on choisit ce qu'il y a de plus simple...
- On retrouve des éléments de théâtre dans tes peintures, des éléments scénographiques. Et tu as souvent le regard d'un dramaturge sur tes héros - tu ironises, tu souris...
- La théâtralité rejoint la peinture. La composition est mon spectacle. Le spectacle de l'uvre et le spectacle de la vie se rejoignent sur la toile. Pour moi, c'est non seulement la plasticité qui est importante, mais aussi la précision du geste, le lien entre le corps vivant et l'objet. C'est pour moi essentiel de montrer la position de la jambe, la courbure de la main, la façon dont les boucles tombent sur la tête. C'est vrai, l'ironie y a sa place. Mais si on ne porte pas un regard ironique sur le monde, on devient fou.
- Tu as beau être ironique, tu as quand même une position d'esthète dans tous tes tableaux, tu as forgé ton propre style. Tu es reconnu. Tu es imité...
- Oui, j'avoue. Mais j'espère qu'être esthète n'est pas mon plus grand défaut. J'accorde beaucoup d'importance à la surface, aux éléments décoratifs, aux Inscriptions. J'aime beaucoup inventer des noms et insérer des mots et des phrases pour donner de l'ampleur au tableau. Comment, par exemple, faire ressortir une surface plane importante ? C'est très simple : il faut y ajouter une petite inscription... Mais ce ne sont, bien entendu, que des ornements. C'est une question de procédés et non de but.
- Que fais-tu ces derniers temps ? Tu passes, on le sait, tout l'été dans ta maison de campagne. Je peins la série des " Natures mortes eurasiatiques ". Le côté asiatique est représenté par des oiseaux, des chiens, des petites bêtes, ce sont des thèmes récurrents des peintres chinois et Japonais. Quant à l'Europe, c'est l'endroit où elles ont été créées. Par ailleurs, je suis un homme de la forêt. J'ai grandi jusqu'à l'âge de 14 ans en Sibérie. Les charmes de la nature comme aller à la pêche, à la chasse, ramasser des champignons ou des baies trouvent en moi un écho particulier...
- Quel regard portes-tu sur les problèmes chroniques que connaît la Russie ? Ne les fuis-tu pas, reclus dans ton monde de la nature et de la beauté ? C'est bien connu que, de décennie en décennie, nous vivons toujours dans " une période de transition", que ce soit les révolutions, les années de stagnation brejnéviennes, la perestroïka, l'éternel questionnement autour de "l idée russe " et de l'exception russe, du caractère unique de son cheminement dans le monde.
- Fuir ou ne pas fuir les problèmes de la Russie - ce n'est pas l'affaire du peintre. Il est évident qu'en tant que citoyen, cette situation ne me laisse pas insensible. Mais, sur la toile, je reproduis mon monde intérieur, mon rapport aux autres et à l'espace.
Traduit du Russe par Laurence Veyne Octobre 1998, Paris
EXPOSITIONS PERSONNELLES - SOLO EXHIBITIONS 2003 Galerie Alain Blondel, Paris 2001 Cloître des Cordeliers, Tarascon Galerie Alain Blondel, Paris 2000 Galerie Alain Blondel, Paris 1999 Galerie Alain Blondel, Paris 1998 Foire "Art Manege", Moscou, Galerie Alain Blondel Galerie Twee Pauwen, Den Haag 1997 Galerie Alain Blondel, Paris "L'Art et la Spiritualité", Galerie Jas de la Rimade, Carces 1996 "Les Nouveaux Anges", Voltera Galerie Alain Blondel, Paris Maya Polsky Gallery, Chicago 1995 FIAC, Paris, Galerie Alain Blondel Maison Centrale des Artistes, Moscou 1994 Galerie Alain Blondel, Paris 1993 Foire Internationale "Art Mif", Moscou Galerie Collections Russes, Moscou Maya Polsky Gallery, Chicago 1992 "L'histoire du pain et des larmes", Ljubljana 1991 Galerie Art Moderne, Moscou 1988 "L'URSS, les nouvelles traditions", Bologna 1987 Exposition personnelle, Moscou 1984 - 1985 "Les traditions et le contemporain", Düsseldorf, Stuttgart, Hanovre, Berlin
EXPOSITIONS DE GROUPE - GROUP SHOWS 2007 "Russian Arts exhibition at the turn of 20-21 centuries", Peace & Colour Gallery, London 2006 Pavillon des Antiquaires et des Beaux-Arts, Paris, Galerie Alain Blondel "Inhabited Islands: Paintings, Sculpture of the End of the 20th - Beginning of the 21st Centuries", Galerie Trétiakov, Moscou 2002 Pavillon des Antiquaires et des Beaux-Arts, Paris, Galerie Alain Blondel 2001 Pavillon des Antiquaires et des Beaux-Arts, Paris, Galerie Alain Blondel 2000 Pavillon des Antiquaires et des Beaux-Arts, Paris, Galerie Alain Blondel 1996 Salon de Mars, Paris, Galerie Alain Blondel "Art Chicago", USA 1995 "L'Artiste et la Muse" avec Natalia Glebova, Centre d'Art Contemporain Spaziotempo, Firenze Salon de Mars, Paris, Galerie Alain Blondel 1994 Salon de Mars, Paris, Galerie Alain Blondel FIAC, Paris, Galerie Alain Blondel Maison Centrale des Artistes, avec Natalia Glebova, Elena Sourovtseva et Valery Epikhin, Moscou 1993 "La vie, l'amour, la mort", Bordigera Art Mif, Moscou 1991 "Paris - Moscou - Leningrad - Paris", Moscou 1990 "50 ans d'art soviétique", Catalogne "Figuration critique", Paris 1989 Galerie Marconi, Milano Galerie Dieter Hildebrandt, Hambourg "Transformation", Camden Arts Center, London 1988 Théâtre sur la place Taganka, Moscou 1986 Exposition avec N. Nesterova et T Nazarenko, Berlin Ouest 1982 Exposition avec Victor Kharlov, Moscou
COMMANDES PUBLIQUES - PUBLIC COMMISSIONS 2009 Vitrail Ryaba la Poule, Station de Métro Madeleine, Paris
COLLECTIONS PUBLIQUES - INSTITUTIONAL COLLECTIONS Galerie Tretiakov, Moscou ; Musée Russe, Saint-Pétersbourg ; Musée de l'Académie des Beaux-Arts, Saint-Pétersbourg ; Musées de Novossibirsk, Novokouznetsk, Alma-Ata, Orenbourg, Rostov-sur-le-Don, Kemerovo, Semipalatinsk, Ivanovo, Kirov, etc.
COLLECTIONS PRIVÉES - PRIVATE COLLECTIONS Musée Peter Ludwig, Cologne ; Henri Nannen, Allemagne
BIBLIOGRAPHIE 1980's Russian Art - The best of the "Inhabited Islands" collection, 2007 Ivan Loubennikov, catalogue d'exposition Galerie Alain Blondel, 1999.
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